Ce soir, à onze heures pétantes, Francisco fera partie des 100 millions de personnes qui se réuniront sur les places publiques du Mexique pour crier : «Y que viva Mexico !!!».
Ce soir, il chantera les 10 strophes qui composent l’hymne nationale, plus fier encore que n’importe quel mexicain moustachu nostalgique des histoires de la révolution et de
l’indépendance de son pays. Ce soir, l’orgueil national aura raison de la nostalgie qui l’habite depuis qu’il a quitté son village natal du Jalisco.
C’est la fêêêêteuh !
Ce soir, il y aura des drapeaux, des feux d’artifice, de la téquila à flots, des pétards, des hommes armés, des filles qui pleurent, des insultes, des femmes enceintes, des bagarres, des enfants
perdus et beaucoup de vomi.
Nous sommes le 15 septembre : ce soir on fête l’indépendance du Mexique et la fierté d’être né dans un pays où la vie ne vaut rien, où les femmes ne valent rien mais où la combinaison des deux
sous la forme maternelle est la chose la plus sacrée qui soit. Francisco n’a pas de femme, et ça lui manque. Peut –être que ce soir il en trouvera une sous le feu d’artifice à qui il pourra
caresser discrètement les fesses sans qu’elle ne bronche, ivre de la frénésie générale ou réellement ivre d’alcool.
«Que viva Mexico»
«Pauvre Mexique, si près des Etats-Unis et si loin de Dieu» a-t-on l’habitude de dire. Mais ce soir il faudra bien prier Dieu pour ne pas se laisser avaler par la foule ou terminer le
cerveau en bouilli à cause d’un feu d’artifice préparé à la va-vite. L’an dernier, un attentat de narcotrafiquants avait provoqué la mort de huit personnes à Morelia, dans l’état du Michoacán
pendant la fête, quelques secondes seulement après que 100 millions de personnes aient crié ensemble et à travers tout le pays : «Que viva Mexico!!!»
Terre des extrêmes
Pourquoi Francisco tente de l’oublier, pourquoi fera t-il lui aussi comme si de rien n’était, pourquoi se joindra t-il aux autres pour crier que le Mexique est beau ? Malgré ses violences ?
Malgré une morale archaïque et des intolérances criminelles ?
Peut-être que grâce à ces contradictions, il doit se remettre en question, continuellement: sa culture, les enseignements qu’il a reçus, ses certitudes sont ébranlées à chaque pas
poussiéreux, à chaque cri de l’indépendance. La certitude est mentale, et le Mexique n’accepte que le sensoriel... la confusion permanente. Et c’est bien souvent dans la confusion que l’on
apprend, que l’on grandit.
Alors ce soir, il ira crier «Que viva Mexico» parmi les 20 millions d’habitants de la capitale et il n’aura pas peur qu’une bombe lui explose à la figure ni de se faire poignarder entre deux
cantinas... il n’aura pas peur parce que le danger est partie intégrale de la vie mexicaine et que si tu choisis de vivre ici, tu te condamnes à sentir plus qu’à réfléchir.
Texte : Kathleen Vareecke
Illustration : Thomas Nombril
Katy! :P
tu es fantastique et énigmatique
Jt'm